Causeries

CAUSERIE : situation politique au Vénézuéla

EDIT : CAUSERIE ANNULÉE POUR CAUSE DE CORONAVIRUS.

Carlos, l'intervenant de la causerie, est contraint de respecter un confinement de 7 jours après la découverte de deux cas de COVID19 dans sa classe.
Désolé pour ce contretemps... Nous espérons pouvoir reporter cette causerie au plus vite.



Le groupe Germinal de la fédération anarchiste vous invite à une causerie autour de la situation au Vénézuéla, en compagnie d'un auteur du journal El Libertario.

El Libertario est un journal publié par la Comisión de Relaciones Anarquistas (Commission de Relations Anarchistes) depuis 1995. Voici la version en ligne: http://periodicoellibertario.blogspot.com/

Rendez vous le samedi 19 septembre à 19h, à Mille Babords (61, rue consolat 13001 Marseille)

Port du masque à l'intérieur
Actus

QUAND L’ÉTAT FAIT PASSER UNE POLITIQUE COLONIALE POUR UNE POLITIQUE SOCIALE

Il y a de bons vieux automatismes qui ne se perdent pas. Ceux d’un passé colonial pas si lointain où l’État Français, comme bien d’autres nations, a colonisé, exploité, dominé et pillé de nombreux peuples.

Nous sommes le 7 juin 1963, plus d’un siècle après l’abolition de l’esclavage, quand l’État Français (et plus particulièrement Michel Debré, alors député de la Réunion), crée le BUMIDOM. Ce mot n’évoque sûrement pas grand chose dans la tête des français, si ce n’est dans celle des français de Martinique, Guadeloupe et Réunion : Il s’agit du Bureau pour le développement des Migrations dans les Départements d’Outre-mer. Une sorte d’immigration de travail organisée par l’État... ou l’art de faire passer une politique coloniale pour une politique sociale.



En France métropolitaine, c’est la pleine croissance, période du baby boom : ce n’est pas le travail qui manque, c’est la main d’œuvre.
Mais dans les trois anciennes colonies que sont la Guadeloupe, la Martinique et la Réunion, devenues, par la magie du verbe, départements d’outre-mer depuis 1946, ce n’est pas la même histoire. En effet le passage en DOM avait créé un espoir de progrès social et économique pour les populations domiennes grâce à l’alignement sur les conditions sociales de la métropole. Mais tout n’est pas si rose. Le chômage explose à plus de 40 %, les vagues de protestations sociales se succèdent sur fond de crise économique concernant la production de canne à sucre, vanille, café et cacao. De nombreux propriétaires blancs ferment leurs exploitations, les autres refusent toute augmentation de salaire à leurs ouvriers.
Or, depuis la libération de l’Algérie en 1962 et l’indépendance d’anciennes colonies françaises, de plus en plus de revendications indépendantistes voient le jour dans les départements d’outre-mer.
Dans ce climat délétère, l’État Français commence à s’inquiéter des conséquences d’une révolte populaire au sein de ses îles françaises ; et même si le Général de Gaule, Président de l’époque, réduit ces conflits sociaux à des « problèmes démographiques », il ira jusqu’à se déplacer sur l’île de la Réunion pour essayer de calmer les ardeurs.
C’est donc à la suite de ces événements que le BUMIDOM est créé.

Le Bumidom promet aux ultramarins la réussite professionnelle en métropole, avec emploi et formation à la clef. Dans les DOM, une vraie campagne de communication est menée par le biais de tracts, affiches, etc.
Pour les jeunes souvent issu-es des classes les plus pauvres, dans un pays où la grande majorité des richesses appartient aux békés(1), l’opportunité est attrayante. L’administration française et ses institutions font figure d’Eldorado ; les jeunes antillais se voient déjà intégrer des postes d’instituteurs, d’infirmières, de secrétaires dans de grandes administrations. Il y a beaucoup d’attente et d’espoir à travers le BUMIDOM.

Histoire de rendre plus crédible le rêve qu’il fait miroiter, l’État Français fait passer des tests d’accession aux jeunes candidats à l’aventure, présentant ainsi la migration comme un privilège réservé aux meilleurs. Mais tout n’est que chimère : les tests sont bidons, tout le monde est reçu. Le seul objectif est de déplacer la plus grande quantité de main d’œuvre possible vers l’hexagone, pour des emplois médiocres bien loin du bel avenir promis.

Le jour du départ est souvent bien difficile, car la plupart ne connaissent pas la métropole. Mais tous espèrent y prospérer. Ils ont quasiment tous entre 18 et 25 ans, la séparation familiale est douloureuse. Le voyage, un aller simple, se fait soit par avion ou par bateau.
Pour beaucoup, l’arrivée ne sera que désillusions. À peine descendus à quai ou à l’aéroport, les hommes et les femmes sont séparés. Le climat est bouleversant pour toutes ces personnes n’ayant jamais connu le froid. Les premiers regrets se font ressentir, et à peine arrivés, certains pensent  déjà à repartir.

Mais l’heure est à la formation. Évaporés les rêves de postes prestigieux dans de grandes administrations : les femmes, pour la plupart, sont dirigées vers des centres de formation en cuisine, ménage, service, bonnes manières et toutes sortes de taches ménagères, destinées à servir la florissante bourgeoisie française, parmi laquelle beaucoup d’hommes politiques.
Dans les centres de formation, la vie quotidienne est stricte. Les journées sont dures et souvent identiques. La peur s’installe chez beaucoup, mais personne ne peut plus prétendre au retour, la politique du BUMIDOM est à sens unique. Pour tous ces jeunes partis avec un aller simple en poche, inutile d’envisager l’achat d’un billet retour qui à l’époque vaut vingt fois le salaire qu’ils perçoivent.
C’est aussi l’angoisse de ne pas réussir sa formation et de finir sa vie dans la rue. Et tous les samedis, c’est le défilé des futurs employeurs. On  aligne les prétendantes qui se sont faites belles pour l’occasion : un emploi est leur seul espoir de vivre normalement et d’accéder à l’indépendance.

Il y a 200 ans la bourgeoisie allait choisir ses esclaves à bord des bateaux, elle peut désormais choisir ses serviteurs de couleur dans les bureaux d’une société d’État.

La fin de l’apprentissage est arrivée, et pour celles qui n’ont pas trouvé preneur, c’est souvent la direction de la capitale avec un ticket de métro en poche, sans emploi ni logement. Beaucoup d’entre eux finiront à des postes au plus bas de l’échelle de la fonction publique. Isolement, discrimination, précarité : le rêve métropolitain n’est pas au rendez-vous.  Ils espéraient vivre là comme tout un chacun, ils sont ostracisés. Les propriétaires qui leur refusent la location d’un appartement à cause de leur couleur de peau sont les mêmes qui accepteront fort bien d’être servis par eux...

Pour compenser la violence du déracinement et le racisme bien présent, ils se retrouvent souvent entre eux lors de fêtes et créent des associations. Le besoin de se retrouver est important dans cette France qui ne les considère pas comme des français à part entière.
A partir de 1978, pour pallier tous ces sacrifices, l’État va condescendre à mettre en place les congés bonifiés(2) : la prise en charge d’un aller-retour au pays tous les trois ans pour quelques semaines passées  avec les proches.
Comme pour beaucoup de migrants, le retour au pays natal restera un rêve de plus en plus flou, et c’est loin de chez eux qu’ils poursuivront leur vie.

Il me semble qu’il y a là une parfaite illustration, caricaturale dans sa dureté, de la façon dont l’État traite la question sociale en déportant préventivement les gêneurs en puissance, et gère le capital humain en le réduisant à une masse anonyme de main-d’œuvre rendue docile par son isolement, en manipulant l’espoir qu’il a produit artificiellement, comme un bonimenteur qui vous distrait pendant que son complice vous fait les poches.

Le BUMIDOM ne sera supprimé définitivement qu’en 1982.


En Chiffre :
- 160 000 antillais et réunionnais déplacés directement ou indirectement (le regroupement familial n’étant pas pris en charge par l’Etat).
- Entre 1962 et 1984, 2 015 mineurs réunionnais relevant de l’aide sociale à l’enfance ont été envoyés dans des campagnes de métropole frappées par l’exode rural.
- En dehors de sa direction centrale à Paris, le Bumidom avait curieusement établi des antennes à Nantes, au Havre et à Marseille, trois anciens ports négriers.

Dav - groupe Germinal



(1) Aux Antilles françaises, un béké, ou béquet, est un habitant blanc créole de la Martinique ou de la Guadeloupe descendant des premiers colons européens. Minoritaires en nombre (autour de 1 % de la population), ce sont souvent eux qui possèdent les terres et les outils de production.

(2) Et à vrai dire, il ne s’agissait que de rétablir une injustice flagrante en accordant aussi aux agents domiens en poste en métropole une disposition qui existait depuis 1950 pour les agents  métropolitains en poste dans les Doms !