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QUAND L’ÉTAT FAIT PASSER UNE POLITIQUE COLONIALE POUR UNE POLITIQUE SOCIALE

Il y a de bons vieux automatismes qui ne se perdent pas. Ceux d’un passé colonial pas si lointain où l’État Français, comme bien d’autres nations, a colonisé, exploité, dominé et pillé de nombreux peuples.

Nous sommes le 7 juin 1963, plus d’un siècle après l’abolition de l’esclavage, quand l’État Français (et plus particulièrement Michel Debré, alors député de la Réunion), crée le BUMIDOM. Ce mot n’évoque sûrement pas grand chose dans la tête des français, si ce n’est dans celle des français de Martinique, Guadeloupe et Réunion : Il s’agit du Bureau pour le développement des Migrations dans les Départements d’Outre-mer. Une sorte d’immigration de travail organisée par l’État... ou l’art de faire passer une politique coloniale pour une politique sociale.



En France métropolitaine, c’est la pleine croissance, période du baby boom : ce n’est pas le travail qui manque, c’est la main d’œuvre.
Mais dans les trois anciennes colonies que sont la Guadeloupe, la Martinique et la Réunion, devenues, par la magie du verbe, départements d’outre-mer depuis 1946, ce n’est pas la même histoire. En effet le passage en DOM avait créé un espoir de progrès social et économique pour les populations domiennes grâce à l’alignement sur les conditions sociales de la métropole. Mais tout n’est pas si rose. Le chômage explose à plus de 40 %, les vagues de protestations sociales se succèdent sur fond de crise économique concernant la production de canne à sucre, vanille, café et cacao. De nombreux propriétaires blancs ferment leurs exploitations, les autres refusent toute augmentation de salaire à leurs ouvriers.
Or, depuis la libération de l’Algérie en 1962 et l’indépendance d’anciennes colonies françaises, de plus en plus de revendications indépendantistes voient le jour dans les départements d’outre-mer.
Dans ce climat délétère, l’État Français commence à s’inquiéter des conséquences d’une révolte populaire au sein de ses îles françaises ; et même si le Général de Gaule, Président de l’époque, réduit ces conflits sociaux à des « problèmes démographiques », il ira jusqu’à se déplacer sur l’île de la Réunion pour essayer de calmer les ardeurs.
C’est donc à la suite de ces événements que le BUMIDOM est créé.

Le Bumidom promet aux ultramarins la réussite professionnelle en métropole, avec emploi et formation à la clef. Dans les DOM, une vraie campagne de communication est menée par le biais de tracts, affiches, etc.
Pour les jeunes souvent issu-es des classes les plus pauvres, dans un pays où la grande majorité des richesses appartient aux békés(1), l’opportunité est attrayante. L’administration française et ses institutions font figure d’Eldorado ; les jeunes antillais se voient déjà intégrer des postes d’instituteurs, d’infirmières, de secrétaires dans de grandes administrations. Il y a beaucoup d’attente et d’espoir à travers le BUMIDOM.

Histoire de rendre plus crédible le rêve qu’il fait miroiter, l’État Français fait passer des tests d’accession aux jeunes candidats à l’aventure, présentant ainsi la migration comme un privilège réservé aux meilleurs. Mais tout n’est que chimère : les tests sont bidons, tout le monde est reçu. Le seul objectif est de déplacer la plus grande quantité de main d’œuvre possible vers l’hexagone, pour des emplois médiocres bien loin du bel avenir promis.

Le jour du départ est souvent bien difficile, car la plupart ne connaissent pas la métropole. Mais tous espèrent y prospérer. Ils ont quasiment tous entre 18 et 25 ans, la séparation familiale est douloureuse. Le voyage, un aller simple, se fait soit par avion ou par bateau.
Pour beaucoup, l’arrivée ne sera que désillusions. À peine descendus à quai ou à l’aéroport, les hommes et les femmes sont séparés. Le climat est bouleversant pour toutes ces personnes n’ayant jamais connu le froid. Les premiers regrets se font ressentir, et à peine arrivés, certains pensent  déjà à repartir.

Mais l’heure est à la formation. Évaporés les rêves de postes prestigieux dans de grandes administrations : les femmes, pour la plupart, sont dirigées vers des centres de formation en cuisine, ménage, service, bonnes manières et toutes sortes de taches ménagères, destinées à servir la florissante bourgeoisie française, parmi laquelle beaucoup d’hommes politiques.
Dans les centres de formation, la vie quotidienne est stricte. Les journées sont dures et souvent identiques. La peur s’installe chez beaucoup, mais personne ne peut plus prétendre au retour, la politique du BUMIDOM est à sens unique. Pour tous ces jeunes partis avec un aller simple en poche, inutile d’envisager l’achat d’un billet retour qui à l’époque vaut vingt fois le salaire qu’ils perçoivent.
C’est aussi l’angoisse de ne pas réussir sa formation et de finir sa vie dans la rue. Et tous les samedis, c’est le défilé des futurs employeurs. On  aligne les prétendantes qui se sont faites belles pour l’occasion : un emploi est leur seul espoir de vivre normalement et d’accéder à l’indépendance.

Il y a 200 ans la bourgeoisie allait choisir ses esclaves à bord des bateaux, elle peut désormais choisir ses serviteurs de couleur dans les bureaux d’une société d’État.

La fin de l’apprentissage est arrivée, et pour celles qui n’ont pas trouvé preneur, c’est souvent la direction de la capitale avec un ticket de métro en poche, sans emploi ni logement. Beaucoup d’entre eux finiront à des postes au plus bas de l’échelle de la fonction publique. Isolement, discrimination, précarité : le rêve métropolitain n’est pas au rendez-vous.  Ils espéraient vivre là comme tout un chacun, ils sont ostracisés. Les propriétaires qui leur refusent la location d’un appartement à cause de leur couleur de peau sont les mêmes qui accepteront fort bien d’être servis par eux...

Pour compenser la violence du déracinement et le racisme bien présent, ils se retrouvent souvent entre eux lors de fêtes et créent des associations. Le besoin de se retrouver est important dans cette France qui ne les considère pas comme des français à part entière.
A partir de 1978, pour pallier tous ces sacrifices, l’État va condescendre à mettre en place les congés bonifiés(2) : la prise en charge d’un aller-retour au pays tous les trois ans pour quelques semaines passées  avec les proches.
Comme pour beaucoup de migrants, le retour au pays natal restera un rêve de plus en plus flou, et c’est loin de chez eux qu’ils poursuivront leur vie.

Il me semble qu’il y a là une parfaite illustration, caricaturale dans sa dureté, de la façon dont l’État traite la question sociale en déportant préventivement les gêneurs en puissance, et gère le capital humain en le réduisant à une masse anonyme de main-d’œuvre rendue docile par son isolement, en manipulant l’espoir qu’il a produit artificiellement, comme un bonimenteur qui vous distrait pendant que son complice vous fait les poches.

Le BUMIDOM ne sera supprimé définitivement qu’en 1982.


En Chiffre :
- 160 000 antillais et réunionnais déplacés directement ou indirectement (le regroupement familial n’étant pas pris en charge par l’Etat).
- Entre 1962 et 1984, 2 015 mineurs réunionnais relevant de l’aide sociale à l’enfance ont été envoyés dans des campagnes de métropole frappées par l’exode rural.
- En dehors de sa direction centrale à Paris, le Bumidom avait curieusement établi des antennes à Nantes, au Havre et à Marseille, trois anciens ports négriers.

Dav - groupe Germinal



(1) Aux Antilles françaises, un béké, ou béquet, est un habitant blanc créole de la Martinique ou de la Guadeloupe descendant des premiers colons européens. Minoritaires en nombre (autour de 1 % de la population), ce sont souvent eux qui possèdent les terres et les outils de production.

(2) Et à vrai dire, il ne s’agissait que de rétablir une injustice flagrante en accordant aussi aux agents domiens en poste en métropole une disposition qui existait depuis 1950 pour les agents  métropolitains en poste dans les Doms !




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[Témoignage] EHPAD, COVID et moyens ….

Nous vous proposons un témoignage recueilli par nos camarades lyonnais du groupe Graine d'Anar.
Bonne lecture !
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Je m’appelle Delphine. Je suis aide soignante et militante syndicale dans une EHPAD. Pas un établissement comme ceux que l’on vous montre à la télé, où les résidents et leurs familles ont les moyens et où les moyens sont donc mis en place pour les résidents.Non, je suis salariée dans une EHPAD pour pauvres. Le mot vous choque peut être mais c’est comme ça. Des anciens ouvriers, des anciennes femmes au foyer, etc… Ici, on aide et soigne les gens qui sont en route vers une dépendance plus grande après avoir été toute leur vie au bas de l’échelle.

Avant le coronavirus, on manquait déjà de tout. De personnel déjà. Parce que les bras, c’est important. Moins nous sommes, moins les contacts humains existent. Moi, j’ai 10 à 12 résidents à ma charge. Parfois plus. Oui c’est trop. L’idéal serait que j’en ai 5. Comme dans les EHPAD de luxe. Mais ce n’est pas le cas.

Tout est compté et limité : les couches que l’on utilise, les tabliers pour les toilettes (j’en ai un pour la journée alors qu’il m’en faudrait un par résident), le nombre de douche par semaine limité à une et je ne vous parle même pas du manque de temps, tout simplement, pour avoir un relationnel correct avec les résidents. Alors que la plupart dépendent de nous pour tout, même pour manger. C’est simple, pour moi, c’est de la maltraitance institutionnalisée.

Maintenant que vous savez cela, imaginez quand le virus responsable du COVID19 est arrivé sur mon lieu de travail. Nous manquions déjà de tout, là, on nous demande de « partir au front » comme dirait le Président, mais sans rien, sans armes, sans protections. Nous n’avons aucun masque, nous n’avons aucune réserve de gants, nous n’avons aucune réserve de gel hydroalcoolique.

Pourtant, nous sommes là. Pas toutes (oui, la majorité des soignants sont des soignantes). Certaines sont malades, d’autres ont peur de la maladie. Je n’en veux à personne. Nous avons déjà des collègues atteintes, dont une très gravement (intubation). Mais celles qui restent n’ont vraiment pas les moyens de combattre le virus et d’empêcher sa propagation.

Imaginez que l’on nous explique qu’il suffit de se laver les mains et de respecter les distances barrières et tout ira bien. C’est méconnaître ce qu’est une EHPAD ! D’abord les résidents bougent, et certains passent de chambres en chambres, souvent parce qu’ils sont atteints d’une légère démence. Et nous, nous ne sommes pas assez pour surveiller et empêcher cela ! Alors les distances et les gestes barrières, cela me fait bien rire !

Il nous faut du personnel, des masques, des gants et des sur-blouses ! C’est quand même pas compliqué !

On en est réduite à faire un appel au don, à négocier des masques (nous n’en avons que deux par jour maximum), à chercher des sur-blouses (nous nous les passons entre les deux services de 12H, celui de la journée et de la nuit). Oui c’est cela la réalité : pas de moyens, alors de la démerde ! Tout cela parce que nous sommes gérées non pas des gens issus du milieu médico-social mais d’école de gestion et autre management. Loin de l’humain.

Mais honnêtement, vous trouvez cela normal ? Ben j’espère qu’après tout cela vous serez à nos côtés dans la rue quand nous irons réclamer des moyens ! Au lieu de nous laissez bien seuls comme ces deux dernières années.

Alors merci pour les applaudissements, mais je vous préférerais vraiment dans les luttes !

Delphine